expositions
Dorothea Lange, Cueilleur de coton saisonnier, Eloy, Arizona, 1940 © Library of Congress / Courtesy Howard Greenberg Gallery
 

Deer on highway embankment,
Buffalo, New York, 4 Novembre 2012

VANESSA WINSHIP
she dances on Jackson

Lauréate du Prix HCB 2011

15 mai – 28 juillet 2013

Je rentre chez moi à la fin d’une journée passée à arpenter les rues. Quand j’arrive sur le quai à Jackson, une foule fait cercle autour d’un orchestre. La musique est bonne et personne ne semble se soucier que les trains soient si peu fréquents.

Non loin, j’aperçois un petit groupe, deux femmes et deux jeunes filles, debout.
Les femmes, d’âge mûr, portent des manteaux d’hiver en tissu uni, les filles des bonnets de laine imprimés panthère et des polaires colorées. Je crois qu’elles attirent mon regard parce qu’aucune ne ressemble à l’autre.

J’essaie de deviner si elles ont un lien de parenté. J’en ai la preuve quand la plus grande des deux filles pose la main dans le cou de l’une des femmes, cherchant son approbation, par ce geste silencieux et intime de fille à mère. Celle-ci donne son accord avec une tranquillité qui laisse entendre qu’elle a l’habitude de permettre ce genre de chose.

La fille ôte sa polaire et se dirige vers la musique. Elle marche avec aisance jusqu’au centre du cercle qui s’ouvre comme si la foule attendait sa venue. Son corps bouge librement, sans effets de pose ni parodie d’adulte. C’est une danse de son invention, entièrement spontanée. Elle ne semble pas avoir conscience des adultes qui l’encouragent ou des musiciens que sa présence fait sourire.

Bientôt, pensant qu’elle a besoin de compagnie, une femme la rejoint. La fille n’ignore pas sa présence, et parfois même bouge en harmonie avec l’autre mais elle est parfaitement heureuse de danser seule.

Le moment se prolonge plusieurs minutes encore, sans que la fille ne perde ni son souffle ni son rythme, et la foule marque son affection en entourant la scène d’un cercle protecteur.

À l’arrivée du train, la mère de la fille fourre une liasse de billets froissés dans la main de l’un des musiciens et elles sautent dans le wagon.

C’est aussi mon train; je m’installe face au groupe, fascinée par la façon dont leur relation s’exprime, toute en retenue. Mon désir, c’est d’en faire partie, de leur demander qui elles sont, où elles vont, mais mon instinct m’en dissuade. Le hasard veut que nous descendions ensemble à Cumberland, et elles me précèdent vers le même parking en sous-sol. A aucun moment je ne suis assez près pour entendre ce qu’elles disent et je ne veux pas entrer par effraction dans ce monde parfait.

Nos voitures sont garées à côté. La fille finit par nous remarquer, l’appareil et moi.
Le silence se brise: “Vous avez un bel appareil”, dit-elle. Et sur ces mots nous montons dans nos voitures, pour ne plus nous revoir.

Vanessa Winship
Chicago, Novembre 2012
Pour moi la photographie est comme un processus d’alphabétisation, un cheminement par lequel je comprends que la vie ne nous est pas offerte sous la forme d’un récit parfaitement structuré.

Cette remarque de Vanessa Winship, photographe anglaise née en 1960, donne sans doute les clés (s’il en est) de l’approche extrêmement intime qui est la sienne. Vanessa Winship s’intéresse aux concepts de frontière, territoire, envie, histoire et mémoire. Elle cherche à comprendre comment ces histoires et ces identités sont racontées et exprimées.

Selon la photographe, Il y a quelque chose d’incroyablement beau et pourtant profondément dérangeant à propos de l’Amérique… cette curieuse et inévitable solitude et mélancolie créée par la quête du rêve américain.Photographier l’Amérique, la persistance du rêve américain, un défi que l’auteur décide d’entreprendre à l’automne 2011, après avoir reçu le prix Henri Cartier-Bresson pour ce projet. Il faut donc pour cela trouver le vocabulaire et les phrases qui en découlent. Il lui faut ouvrir les yeux et les oreilles, devenir perméable, tout en véhiculant sa propre histoire - douloureuse à cette période.

Pendant plus d’un an, la lauréate du prix HCB a donc sillonné le territoire américain de la Californie à la Virginie et du Nouveau-Mexique au Montana. Parfois à la poursuite d’un vol de grues du Canada (les oiseaux dont on a trouvé les traces les plus anciennes sur la terre), parfois traquant désespérément une âme qui vive dans ces zones urbaines où personne ne se déplace plus à pied, l’artiste cherche à comprendre comment s’articule le lien entre un territoire et une personne.

Il est intéressant de noter que le seul court texte qui introduit le travail est un récit par l’auteur d’une scène extrêmement visuelle et précise, qu’elle choisit de ne pas photographier. Pour le lecteur, ce voyage débute par une photo manquée, par un moment magique « she dances on Jackson » où le vécu a pris le pas sur la distance et le contrôle nécessaire à une photographie en grand format.

Elle préfère le Noir et Blanc, qui s’est imposé rapidement. Moins réaliste, il lui permet de jouer davantage avec le temps, celui de l’histoire, de la mémoire et celui du présent. Elle aime écouter en cachette les conversations banales où les mots inhabituels sont des passeurs indispensables :
ce travail est un chapitre, conclut-elle, une citation d’Amérique à un moment précis de son histoire et aussi de la mienne.

L’exposition est accompagnée d’un catalogue publié aux Editions MACK.

En partenariat avec Télérama.

L’exposition et le catalogue ont reçu le soutien du Groupe Wendel.

Le Prix HCB, soutien à la photographie contemporaine

Décerné par la Fondation Henri Cartier-Bresson, le Prix HCB est un prix d’aide à la création dont l’objectif est de permettre à un photographe de réaliser un projet qu’il ne pourrait mener à bien sans cette aide.

Il est destiné à un ou une photographe au tournant de sa carrière, ayant déjà accompli un travail significatif dans une sensibilité proche du documentaire. Le candidat doit être présenté par une institution (galerie, musée, éditeur…).

D’un montant indivisible de 35 000 euros, il est attribué tous les deux ans.

Vanessa Winship a reçu en 2011 le prix HCB pour son projet «Là-bas : une odyssée américaine». Sa candidature était présentée par la Galerie Vu’.

Ce prix a été décerné par un jury international composé de sept personnalités du monde des arts : Martine Franck (Photographe), Robert Delpire, Antoinette Seillière (Vice-Présidente de la Fondation Croix Saint-Simon, Représentante du Groupe Wendel), Carlos Gollonet (Directeur pour la photographie, Fundación MAPFRE, Madrid), Frits Gierstberg (Directeur des expositions, Nederlands Fotomuseum, Rotterdam), Agnès Sire (Directrice de la Fondation Henri Cartier-Bresson), Sylvia Wolf (Directrice, Henry Art Gallery, Seattle).
Le jury a souligné l’aspect humaniste du travail de la lauréate. Son travail peut être lu comme une approche documentaire classique mais en fait il présente une sensibilité et une complexité profondément contemporaines.

Vanessa Winship – biographie

Après des études en cinéma et photographie à l'école Polytechnic of Central London, Vanessa Winship commence par enseigner la photographie à Londres. Elle travaille ensuite pour le National Science Museum et devient photographe indépendante. Elle rejoint l’Agence Vu’ en 2005 et partage son temps entre le Royaume-Uni et les Balkans où elle réalise ses premiers reportages « Schawarzes Meer » et « Sweet nothings ».
Très vite, au cours de ses longs séjours dans les Balkans où elle a vécu près de 10 ans, Winship a laissé de côté le reportage pour privilégier la frontalité des portraits. Son second ouvrage, « Sweet Nothings » proposait une série de visages d’écolières anatoliennes en uniforme, posant avec une simplicité grave et juste.
Ses travaux ont été exposés  dans différents musées et festivals : Les Rencontres d’Arles, le Kunsthalle Museum of Contemporary Art de Rotterdam ou la Photographers’ Gallery de Londres. Ses photographies font notamment partie des collections de la National Portrait Gallery, du Nelson-Atkins Museum et de la Fondation d’entreprise Hermès.

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